L'emprise : comprendre les mécanismes invisibles de la domination psychique

Frédérique GLENAT Psychanalyste - Thérapeute de couple
23 juillet 2026

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L’EMPRISE : comprendre les mécanismes invisibles de la domination psychique

Pourquoi certaines personnes restent-elles durablement sous l’influence d’un partenaire, d’un parent, d’un proche ou d’un supérieur, alors même qu’elles souffrent profondément de cette relation ?

Pourquoi est-il si difficile de partir lorsque l’entourage affirme qu’« il suffit de dire non » ?


Derrière ces situations se cache souvent un phénomène complexe : l’emprise.

Article l'emprise  Frédérique GLENAT

L’emprise : bien plus qu’une relation toxique

Le terme emprise est aujourd’hui largement utilisé. Pourtant, il est souvent confondu avec une simple relation conflictuelle, une personnalité difficile ou ce que l’on appelle, parfois de façon abusive, un « pervers narcissique ».

En réalité, l’emprise désigne un processus psychique et relationnel subtil. Elle ne repose pas principalement sur la violence physique, mais sur une transformation progressive du rapport que la personne entretient avec elle-même.

Peu à peu :

  • ses perceptions deviennent moins fiables,
  • son jugement s’altère,
  • sa confiance en elle s’effondre,
  • son autonomie psychique diminue.

L’emprise n’est pas un état. C’est un processus.

Le psychanalyste Paul-Claude Racamier a été l’un des premiers à décrire ces mécanismes, montrant comment certaines organisations de personnalité cherchent moins à rencontrer l’autre qu’à le contrôler pour préserver leur équilibre interne.


Une atteinte de la liberté intérieure

L’une des caractéristiques majeures de l’emprise est qu’elle touche la liberté psychique avant la liberté concrète.

De l’extérieur, tout semble normal.

La personne travaille, voit ses proches, sort, parfois même rit. Mais intérieurement, quelque chose s’est déplacé. Elle doute :

  • de ses émotions,
  • de ses souvenirs,
  • de son intuition.

Elle finit parfois par demander à l’autre ce qu’elle pense réellement.

Cette perte de confiance constitue le cœur de l’emprise. Freud rappelait que notre psychisme se construit dans la dépendance aux premières figures d’attachement. Cette dépendance devient pathologique lorsqu’elle est utilisée pour empêcher toute autonomie.


Pourquoi est-il si difficile de partir ?

« Pourquoi est-elle restée ? » ; « Pourquoi retourne-t-il toujours vers elle ? »

Ces questions reposent souvent sur une idée fausse : celle que partir dépend uniquement de la volonté.

Or, la clinique montre l’inverse.

Lorsque l’emprise est installée, la personne ne dispose plus pleinement de ses ressources psychiques. Le lien devient paradoxal : celui qui fait souffrir devient aussi celui dont dépend le sentiment de sécurité.

Ferenczi décrivait déjà ce phénomène dans les traumatismes relationnels : pour préserver le lien, le sujet sacrifie une partie de lui-même.

Ces mécanismes concernent :

  • l’enfance,
  • la vie conjugale,
  • la famille,
  • le travail,
  • les groupes sectaires.


Le contrôle coercitif : une violence invisible

Les travaux du sociologue Evan Stark ont profondément renouvelé la compréhension des violences conjugales. La violence physique n’est souvent qu’une partie du problème. Le cœur du phénomène est le contrôle coercitif : une stratégie visant à réduire progressivement la liberté de penser, de choisir et d’exister.

Il peut prendre différentes formes :

  • surveillance permanente,
  • isolement social,
  • contrôle financier,
  • critiques répétées,
  • alternance de dévalorisation et de réassurance,
  • culpabilisation,
  • menaces implicites,
  • contrôle de la sexualité,
  • intrusion dans la vie psychique.

La violence devient alors structurelle. Elle n’est plus un événement. Elle devient un mode de relation.


La question du « pervers narcissique »

Le terme pervers narcissique est omniprésent dans les médias. Pourtant, il est essentiel de rappeler que ce n’est pas un diagnostic psychiatrique reconnu. Cela ne signifie pas que ces comportements n’existent pas. Certaines personnalités utilisent effectivement la  manipulation, le déni, la culpabilisation, le mensonge ou encore la destruction psychique.

Racamier parlait plutôt de perversion narcissique, mettant l’accent sur le fonctionnement plutôt que sur l’étiquette.

Comprendre plutôt que simplifier. Toutes les personnes manipulatrices ne relèvent pas de cette organisation.

Toutes les relations difficiles ne sont pas des relations d’emprise.


Masculinité et domination : dépasser les clichés

L’emprise ne concerne pas uniquement un schéma homme dominant / femme victime.

Des femmes peuvent exercer une emprise, des hommes peuvent en être victimes, les relations homosexuelles peuvent aussi être concernées.

Cependant, les violences graves restent majoritairement exercées par des hommes sur des femmes dans le cadre conjugal.

Les travaux de Raewyn Connell montrent que certains modèles de masculinité valorisent encore le contrôle, la domination et la maîtrise émotionnelle.

Lorsque ces modèles deviennent rigides, la violence peut apparaître comme une tentative de restaurer une identité fragilisée.

Comprendre n’est pas excuser.


Les blessures anciennes

L’emprise s’inscrit souvent dans une histoire. Certaines expériences précoces peuvent fragiliser :

  • abandon,
  • humiliation,
  • violence psychologique,
  • insécurité affective.

Cela ne rend jamais la victime responsable. Mais cela éclaire pourquoi certaines relations deviennent si difficiles à quitter.

Freud parlait de compulsion de répétition : une tentative inconsciente de résoudre ce qui n’a jamais été élaboré.


Les conséquences psychiques

L’emprise agit en profondeur. On observe souvent la perte de confiance en soi, de l'anxiété chronique, des troubles du sommeil, de l' hypervigilance, des difficultés de concentration, de l'isolement, des symptômes dépressifs et des manifestations proches du stress post-traumatique.

Beaucoup décrivent une sensation troublante : « Je ne suis plus moi-même. »


Sortir de l’emprise : retrouver sa liberté intérieure

Sortir de l’emprise ne consiste pas seulement à partir. Il s’agit de retrouver sa capacité de penser. Pouvoir : ressentir sans culpabilité, douter sans s’effondrer, dire non, supporter le conflit, se différencier de l’autre.

Les approches thérapeutiques peuvent inclure la psychanalyse, les thérapies du trauma, l'EMDR, les approches systémiques.

Le véritable enjeu est de reconstruire un espace intérieur libre.


Une clinique de la complexité

L’emprise ne se résume ni à un bourreau ni à une victime. Elle résulte d’une rencontre entre une histoire, une organisation psychique, un contexte relationnel et des facteurs sociaux et culturels.

Notre époque aime les étiquettes rapides. La clinique, elle, invite à penser la complexité. Comprendre n’est jamais excuser.

Mais comprendre permet de protéger, d’accompagner et de libérer.



Références bibliographiques

● Sigmund Freud — Malaise dans la civilisation, Au-delà du principe de plaisir

● Sándor Ferenczi — Confusion de langue entre les adultes et l’enfant

● Paul-Claude Racamier — Le Génie des origines

● Marie-France Hirigoyen — Le Harcèlement moral, Femmes sous emprise

● Evan Stark — Coercive Control

● René Kaës — Travaux sur les alliances inconscientes

● Donald W. Winnicott — Développement du self

● Raewyn Connell — Recherches sur les masculinités

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