Ce que Cécile sait - Lecture du livre de Cécile CEE

Frédérique GLENAT Psychanalyste - Thérapeute de couple
16 octobre 2026

Partager cet article

Sortir de l'inceste, retrouver une parole qui appartienne à soi.

Article lecture clinique des liens précoces  Frédérique GLENAT

Ce que Cécile sait - Journal de sortie d'inceste, de Cécile CÉE

Dans ce livre, auteure ne raconte pas seulement la découverte progressive des violences qu’elle a subies. Elle donne à voir un mouvement intérieur beaucoup plus complexe : celui par lequel une personne tente de sortir du brouillard, de relier les fragments de son histoire et de reconnaître comme violence ce qui, pendant longtemps, n’a pu être ni pensé ni nommé.


Publié en 2024 aux éditions Marabout, ce récit graphique de 256 pages se situe à la croisée du témoignage, du journal intime et de l’analyse politique. L’autrice y raconte sa sortie d’une amnésie traumatique, tout en montrant que l’inceste ne peut jamais être réduit à un acte isolé entre un agresseur et un enfant. Il s’inscrit dans un système familial et social fondé sur la domination, le déni et l’organisation du silence.



Ce que l'enfant sait sans pouvoir le savoir

Le titre du livre contient déjà toute la complexité du traumatisme : Cécile « sait », mais ce savoir demeure longtemps inaccessible à sa conscience.

Dans les situations traumatiques, l’enfant peut percevoir que quelque chose est profondément anormal tout en étant incapable de se représenter clairement ce qu’il vit. Il ressent la peur, la confusion, la honte ou le dégoût, mais ne possède ni les mots ni les repères nécessaires pour attribuer la responsabilité à l’adulte.

Surtout, il dépend précisément de ceux qui devraient le protéger.


Pour préserver ses liens d’attachement et continuer à vivre dans son environnement, l’enfant peut alors être conduit à mettre à distance une partie de son expérience. Il ne s’agit pas d’un oubli ordinaire ni d’une décision consciente. La dissociation et l’amnésie traumatique constituent des mécanismes de survie : lorsque la réalité est psychiquement insupportable, elle ne peut être intégrée sous la forme d’un souvenir cohérent.

Ce qui n’a pas pu être raconté ne disparaît pas pour autant. Cela peut persister sous la forme de sensations corporelles, d’angoisses, de cauchemars, d’états de sidération, de difficultés relationnelles ou d’un sentiment diffus d’irréalité.

Le corps et les symptômes portent alors une histoire que la pensée n’est pas encore en mesure de formuler.


L’inceste comme effraction des limites

L’inceste constitue une effraction majeure des frontières psychiques et corporelles de l’enfant. L’adulte détourne la proximité, l’autorité et la confiance qui lui sont accordées pour imposer son désir.

Cette violence ne porte donc pas uniquement sur le corps. Elle attaque la possibilité même de distinguer ce qui appartient à soi de ce qui appartient à l’autre.


Que puis-je ressentir ? Ai-je le droit de refuser ? Puis-je faire confiance à ma perception ? Est-ce réellement arrivé ? Suis-je responsable de ce qui s’est passé ?


Ces questions peuvent accompagner durablement les personnes ayant subi des violences incestueuses. L’enfant étant placé dans une situation où ses perceptions sont niées, transformées ou retournées contre lui, il peut apprendre à douter de lui-même avant de mettre en doute les adultes qui l’entourent.

Le traumatisme atteint alors les fondements de la subjectivité. Il ne produit pas seulement une souffrance liée à un événement passé : il fragilise la confiance dans ses sensations, ses émotions et son propre jugement.


Une famille organisée autour du silence


L’une des grandes forces de Ce que Cécile sait est de déplacer le regard. L’autrice ne s’intéresse pas uniquement à l’agresseur, mais également à l’environnement qui rend les violences possibles et contribue à les maintenir invisibles.


Dans certaines familles, le silence ne repose pas nécessairement sur une ignorance complète. Il peut être constitué d’intuitions non approfondies, de signes minimisés, de questions jamais posées ou de vérités dont chacun détourne le regard.

Une organisation familiale implicite se met alors en place : ne pas voir, ne pas entendre, ne pas savoir.


L’enfant comprend très tôt ce qu’il est permis de dire et ce qui mettrait en danger l’équilibre du groupe. Il peut pressentir que parler provoquerait un bouleversement considérable, qui ferait souffrir un proche ou entraînerait l’éclatement de la famille. Le secret lui est ainsi confié comme une responsabilité, alors qu’il appartient entièrement aux adultes.

Le silence protège rarement l’enfant. Il protège d’abord le système familial et celui qui exerce la violence.


En présentant l’inceste comme une culture de domination plutôt que comme une déviance individuelle inexplicable, Cécile Cée rejoint notamment les travaux de l’anthropologue Dorothée Dussy. L’inceste apparaît comme un système dans lequel certains disposent d’un pouvoir sur le corps et la parole des autres, tandis que l’entourage contribue, volontairement ou non, à maintenir l’ordre établi.



La levée de l'amnésie traumatique


La sortie de l’amnésie traumatique n’est pas nécessairement un dévoilement soudain et parfaitement ordonné. Elle peut
se produire par fragments : une sensation, une image, une réaction corporelle, une parole entendue, un rêve ou un événement présent venant donner un sens nouveau à des éléments jusque-là dispersés.


Ce retour est souvent profondément déstabilisant.


La personne ne retrouve pas simplement un souvenir. Elle doit reconsidérer son histoire, ses relations et parfois l’ensemble de sa construction familiale. Ceux qu’elle pensait protecteurs peuvent apparaître sous un autre jour. Certaines incohérences deviennent compréhensibles, mais cette compréhension possède un coût psychique considérable.


Un travail thérapeutique prudent ne consiste pas à suggérer des souvenirs ni à fabriquer une certitude. Il offre un cadre dans lequel la personne peut accueillir ce qui émerge, mettre en mots ses éprouvés et reconstruire progressivement une continuité entre différentes parties de son expérience.

Il ne s’agit pas seulement de retrouver le passé, mais de pouvoir le penser sans être constamment envahi par lui.



"Je te crois" : une parole qui engage


Croire suppose d’accepter que cette révélation puisse modifier notre représentation d’une personne, d’une famille ou d’une institution. Cela implique de
renoncer au confort du doute lorsqu’il devient une manière de protéger l’ordre existant. Cela demande aussi de ne pas détourner la conversation vers la souffrance supposée de l’agresseur ou vers les conséquences que la parole pourrait avoir sur la famille.


L’écoute véritable restitue à la personne son statut de sujet. Elle ne l’enferme pas dans une identité de victime et ne lui impose ni le pardon, ni la plainte judiciaire, ni la confrontation avec l’agresseur. Elle l’aide à retrouver sa capacité de choisir.

Le temps de la reconstruction appartient à celle ou celui qui a subi les violences.



Le dessin pour représenter l'indicible


La forme graphique du livre est particulièrement importante. Le dessin permet de rendre visibles les discontinuités de la mémoire, les associations, les absences et les contradictions sans les enfermer dans un récit trop linéaire.

Les images, les couleurs, les photographies et les mots manuscrits composent une mémoire en fragments. Cette esthétique ne cherche pas à embellir la violence. Elle traduit quelque chose du fonctionnement traumatique lui-même : une histoire morcelée, traversée de blancs, de surgissements et de sensations qui ne trouvent pas immédiatement leur place dans un récit.


L’écriture et le dessin deviennent ainsi des moyens de relier ce qui avait été séparé.


En donnant une forme à son expérience, Cécile Cée ne se contente pas de raconter ce qu’elle a subi. Elle reprend possession de sa propre représentation. Elle cesse d’être uniquement l’objet d’une histoire imposée par d’autres pour devenir l’autrice de son récit.


Sortir de l'inceste ne signifie pas effacer le passé


L’expression « sortie d’inceste » pourrait laisser penser à un passage définitif d’un avant douloureux vers un après réparé. Le livre montre une réalité plus nuancée.

Sortir de l’inceste ne signifie pas oublier, pardonner ou ne plus jamais souffrir. Cela signifie progressivement sortir de l’organisation psychique imposée par la violence : le silence, la culpabilité, la confusion et l’effacement de soi.


  • C’est pouvoir nommer l’agression comme une agression.
  • C’est rendre à l’auteur des violences la responsabilité qui lui appartient.
  • C’est reconnaître les stratégies qui ont permis de survivre sans les considérer comme des faiblesses.
  • C’est aussi retrouver des limites, éprouver ses désirs, établir des relations dans lesquelles le consentement existe véritablement et ne plus laisser le passé déterminer seul le présent.


La reconstruction n’est pas un retour à la personne que l’on aurait été sans le traumatisme. Elle est l’élaboration d’une manière nouvelle d’habiter son corps, son histoire et ses liens.



Un livre intime, clinique et politique


Ce que Cécile sait est un livre éprouvant, mais profondément nécessaire. Son intérêt ne réside pas uniquement dans la révélation d’une histoire personnelle. À partir de son expérience, Cécile CÉE interroge les conditions familiales et sociales qui permettent aux violences incestueuses de durer.

Elle montre que le contraire du silence n’est pas seulement la parole. C’est l’existence d’un interlocuteur capable d’entendre cette parole, de la croire et d’en tirer les conséquences.


Ce livre peut être précieux pour les personnes concernées, pour leurs proches, mais également pour les professionnels de la relation d’aide. Il rappelle combien l’écoute du traumatisme exige du temps, de la prudence et une attention constante à ce qui protège la liberté du sujet.


Cécile sait enfin ce qui lui est arrivé. Mais, plus profondément encore, elle apprend que ce qu’elle ressent, ce qu’elle pense et ce qu’elle dit possède une valeur.

C’est peut-être là que commence véritablement la sortie de l’inceste : lorsque la vérité intime n’est plus soumise à l’autorisation de ceux qui avaient intérêt à la faire taire.


Références bibliographiques

  • de Cécile CÉE. Ce que Cécile sait - Journal de sortie d'inceste. Editions Marabour, 2024 - 256 pages.
  • de Dorothée DUSSY. Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste
  • de Paul-Claude Racamier. L’Inceste et l’incestuel.

Recent Posts

Roman Delphine de Vigan
par Frédérique GLENAT • 6 octobre 2026
Liens précoces, culpabilité et transmission psychique : Frédérique Glénat propose une lecture clinique des héritages familiaux et de leurs effets sur le lien.
par Frédérique GLENAT • 17 septembre 2026
Superviser, ce n’est pas dire au thérapeute ce qu’il doit faire. C’est lui permettre de continuer à penser ce qu’il fait. Dans la pratique thérapeutique, nous travaillons avec la parole, avec le silence, avec les affects, mais aussi avec ce qui nous échappe. Aucune rencontre clinique n’est totalement transparente. Quelque chose se joue entre le patient et le thérapeute qui dépasse ce qui est consciemment dit, compris ou voulu. C’est précisément parce que le thérapeute est engagé dans cette rencontre que la supervision me paraît essentielle. Elle n’est ni un contrôle, ni une évaluation, ni un lieu où viendrait s’énoncer une « bonne » manière de conduire une thérapie. Elle constitue avant tout un espace tiers : un lieu où le praticien peut déposer une situation clinique, revenir sur ce qui l’interroge, l’affecte ou le met en difficulté, et retrouver une capacité de penser lorsque celle-ci s’est momentanément trouvée prise dans les enjeux de la relation thérapeutique. 
Coaching, IA et thérapie
par Frédérique GLENAT • 1 septembre 2026
Psychanalyse, coaching et IA : Frédérique Glénat interroge ce qui conduit encore un sujet à choisir
Article Violence et sexualité  Frédérique GLENAT
par SOLOCAL-51204763 • 2 août 2026
Chaque semaine, l’actualité rapporte de nouvelles affaires de violences sexuelles commises sur des femmes, des enfants ou des personnes vulnérables. Ces faits suscitent une émotion légitime, mais également une interrogation plus profonde : que disent-ils de notre société ? Pourquoi ces passages à l’acte semblent-ils occuper une place si importante dans notre espace collectif ?  Et surtout, comment la clinique peut-elle nous aider à penser ces violences sans les réduire à quelques explications simplistes.
Article répétition les mêmes schémas  Frédérique GLENAT
par Frédérique GLENAT • 27 juillet 2026
Quand le passé s’invite dans nos relations “Pourquoi est-ce que je retombe toujours sur le même type de personne ?" "Pourquoi ai-je l’impression de vivre encore et encore les mêmes déceptions, les mêmes conflits ou les mêmes ruptures ?”
Article L'emprise  Frédérique GLENAT
par Frédérique GLENAT • 23 juillet 2026
L’EMPRISE : comprendre les mécanismes invisibles de la domination psychique
Lecture Pardonner à nos mères
par Frédérique GLENAT • 23 juillet 2026
Liens précoces, culpabilité et transmission psychique : Frédérique Glénat propose une lecture clinique des héritages familiaux et des relations mère-enfant.
article eco-anxiete
par Frédérique GLENAT • 16 juillet 2026
L'éco-anxiété n'est ni une maladie psychiatrique ni une peur imaginaire. Elle constitue une réponse psychique à des menaces réelles. La clinique montre toutefois que l'intensité de cette souffrance dépend aussi de notre histoire, de notre rapport à la sécurité, à la perte et à l'avenir.
thérapie de coupe cabinet Frédérique GLENAT
par Frédérique GLENAT • 15 juillet 2026
“Nous nous aimons, mais nous ne nous comprenons plus.” “Nous parlons, mais nous avons l’impression de ne plus nous entendre.” “Nous vivons sous le même toit, mais nous nous sentons seuls.”