La supervision clinique : un espace de pensée, de responsabilité et d’éthique
Superviser, ce n’est pas dire au thérapeute ce qu’il doit faire.
C’est lui permettre de continuer à penser ce qu’il fait.
Dans la pratique thérapeutique, nous travaillons avec la parole, avec le silence, avec les affects, mais aussi avec ce qui nous échappe.
Aucune rencontre clinique n’est totalement transparente. Quelque chose se joue entre le patient et le thérapeute qui dépasse ce qui est consciemment dit, compris ou voulu. C’est précisément parce que le thérapeute est engagé dans cette rencontre que la supervision me paraît essentielle.
Elle n’est ni un contrôle, ni une évaluation, ni un lieu où viendrait s’énoncer une « bonne » manière de conduire une thérapie. Elle constitue avant tout un espace tiers : un lieu où le praticien peut déposer une situation clinique, revenir sur ce qui l’interroge, l’affecte ou le met en difficulté, et retrouver une capacité de penser lorsque celle-ci s’est momentanément trouvée prise dans les enjeux de la relation thérapeutique.
Qu'est-ce que la supervision ?
Dans une perspective psychanalytique, le thérapeute ne peut pas être considéré comme un observateur neutre, placé à l’extérieur de ce qui se déroule dans la séance.
Il écoute avec sa formation et son expérience, bien sûr, mais aussi avec sa sensibilité, son histoire et son propre inconscient.
La rencontre thérapeutique mobilise ainsi des
phénomènes transférentiels et contre-transférentiels. Le patient adresse au thérapeute bien davantage que le contenu manifeste de ses paroles. Et le thérapeute, de son côté, peut éprouver de l’agacement, de l’inquiétude, de l’attachement, de l’ennui, un désir de protéger, de réparer, de convaincre ou, parfois, un sentiment d’impuissance.
Ces mouvements ne constituent pas nécessairement des erreurs dont il faudrait se débarrasser. Ils peuvent devenir un matériau clinique particulièrement précieux, à condition de pouvoir être reconnus, interrogés et élaborés.
C’est là que commence véritablement le travail de supervision.
Pourquoi cette situation m’affecte-t-elle autant ? Pourquoi ai-je envie d’intervenir à cet endroit précis ? Pourquoi cette séance me laisse-t-elle un sentiment d’échec ? Pourquoi ai-je besoin que ce patient aille mieux ? Pourquoi ai-je le sentiment de devoir le sauver, le rassurer ou, au contraire, de prendre mes distances ?
La supervison ouvre un espace dans lequel ces questions peuvent exister sans qu’il soit nécessaire d’y apporter immédiatement une réponse.
Elle remet de la pensée là où quelque chose risque de se figer.
Introduire un tiers dans la relation thérapeutique
La supervision possède également une fonction de tiers.
Lorsqu’une relation thérapeutique devient particulièrement intense, le praticien peut parfois se trouver pris dans la dynamique même qu’il cherche à comprendre. Les places peuvent insensiblement se rigidifier : celui qui sait et celui qui ne sait pas, celui qui sauve et celui qui doit être sauvé, celui qui demande et celui qui répond.
Le tiers que constitue la supervision permet de créer un écart. Cet écart est précieux parce qu’il restitue de la liberté psychique.
Il ne s’agit pas pour le superviseur de prendre la place du thérapeute ni de devenir celui qui saurait mieux que lui ce qu’il faudrait faire. Il s’agit plutôt de permettre au praticien de retrouver sa propre capacité d’écoute et d’élaboration.
Une supervision féconde ne fabrique pas des thérapeutes qui obéissent davantage. Elle devrait, au contraire, contribuer à former des praticiens capables de penser davantage.
L’éthique de la supervision
L’éthique de la supervision commence peut-être par une position très simple et pourtant exigeante : accepter de ne pas tout savoir. Le savoir théorique est indispensable. L’expérience clinique également. Mais ni l’un ni l’autre ne devraient autoriser le thérapeute ou le superviseur à occuper une position de toute-puissance.
Le psychisme humain résiste aux certitudes. Une éthique de la supervision suppose donc de préserver la possibilité du doute, du questionnement et de la remise en mouvement.
Le superviseur n’est pas celui qui délivre une vérité définitive sur le patient. Il ne devrait pas davantage imposer au thérapeute une lecture unique de la situation. Son travail consiste à soutenir une pensée clinique suffisamment rigoureuse pour ne pas devenir arbitraire, mais suffisamment ouverte pour ne pas enfermer le sujet dans une théorie.
Cette éthique implique également le respect de la confidentialité, des limites professionnelles et de la singularité de chacun.
Mais elle suppose surtout que le thérapeute puisse interroger sa propre position, car la question clinique n’est pas seulement :
« Qu’est-ce qui se passe chez ce patient ? ». Elle est aussi : « Qu’est-ce qui se passe entre lui et moi ? ». Et parfois, plus inconfortablement : « Qu’est-ce que je suis moi-même en train de produire dans cette relation ? »
Quand le thérapeute peut devenir maltraitant
Au fil de ma pratique et de mes observations, une question s’est imposée à moi : celle des abus et des dérives possibles dans la relation thérapeutique.
Il est important de pouvoir en parler sans caricaturer les thérapeutes, mais également sans minimiser ce qui peut se produire. La relation thérapeutique est structurellement asymétrique. Une personne vient déposer une part parfois extrêmement vulnérable de son histoire auprès d’un professionnel auquel elle accorde progressivement sa confiance. Cette confiance donne au thérapeute une place particulière et, avec elle, une responsabilité considérable.
Les abus ne prennent pas toujours des formes spectaculaires. Ils peuvent apparaître progressivement :
- lorsque le thérapeute entretient une dépendance plutôt que de favoriser l’autonomie lorsqu’il impose ses convictions ou sa vision du monde,
- lorsqu’il interprète toute contestation comme une « résistance »,
- lorsqu’il franchit les limites du cadre,
- lorsqu’il utilise la vulnérabilité du patient pour satisfaire ses propres besoins narcissiques, affectifs, financiers ou sexuels.
Une autre dérive, plus discrète, consiste à croire que la position de thérapeute nous protégerait précisément de ces dérives. Personne n’est définitivement à l’abri de ses propres angles morts.
C’est pourquoi l’éthique ne peut pas reposer uniquement sur les bonnes intentions. Elle nécessite un cadre, une formation, un travail personnel, une réflexion permanente sur sa pratique et, selon moi, la possibilité de soumettre régulièrement son travail au regard d’un tiers
La supervision comme prévention des dérives
La supervision ne constitue évidemment pas une garantie absolue contre les abus. Aucun dispositif ne peut offrir une telle garantie. Mais elle peut constituer un puissant garde-fou lorsqu’elle demeure elle-même vivante, exigeante et éthique. Elle permet notamment de repérer ces moments où les besoins du thérapeute commencent à prendre trop de place dans la relation.
- Ai-je besoin que ce patient me reconnaisse comme un bon thérapeute ?
- Suis-je en train de favoriser son autonomie ou de rendre ma présence indispensable ?
- Est-ce que cette intervention répond à une nécessité clinique ou à mon propre inconfort ?
- Puis-je entendre qu’un patient soit en désaccord avec moi ?
- Puis-je reconnaître une erreur ?
- Puis-je accepter qu’il décide un jour de partir ?
Ces questions peuvent être inconfortables. Elles sont pourtant essentielles. Une pratique éthique ne consiste pas à ne jamais être traversé par des mouvements narcissiques, affectifs ou inconscients. Ce serait illusoire. Elle consiste à accepter de les reconnaître et à ne pas laisser le patient en payer le prix.
Superviser, c’est maintenir la clinique vivante
Je conçois ainsi la supervision comme un espace de liberté autant que de responsabilité. Un lieu où l’on peut venir avec ses questions, ses hésitations, ses impasses et parfois ses erreurs, sans avoir à présenter une pratique idéale. Un lieu où la théorie peut éclairer la clinique sans venir l’écraser. Un lieu où l’on peut retrouver du mouvement lorsqu’une situation semble s’être figée.
Se faire superviser n’est pas reconnaître une insuffisance. C’est reconnaître quelque chose de beaucoup plus fondamental : dès lors que nous travaillons avec l’inconscient de l’autre, nous travaillons nécessairement aussi avec le nôtre.
Et peut-être est-ce là l’une des exigences les plus profondes de notre métier : ne jamais considérer notre propre position comme définitivement acquise.
- Continuer à interroger.
- Continuer à élaborer.
- Continuer à penser.
Parce que l’éthique du thérapeute ne réside pas dans le fait de prétendre être sans faille, mais dans sa capacité à rester responsable de ce qui se joue dans la rencontre.
Références bibliographiques
● Sigmund Freud – Malaise dans la civilisation ; Pourquoi la guerre ?
● Sándor Ferenczi – Confusion de langue entre les adultes et l’enfant
● Norbert Elias – La Civilisation des mœurs
● Hannah Arendt – La Condition de l’homme moderne
● René Girard – La Violence et le Sacré
● Jean-Pierre Lebrun – Un monde sans limite
● Maurice Berger – travaux sur les violences faites aux enfants
● Serge Tisseron – travaux sur les écrans, les images et la construction psychique
● Raewyn Connell – travaux sur les masculinités contemporaines
Recent Posts








