Lecture psychanalytique du roman Les Loyautés de Delphine de Vigan

Frédérique GLENAT Psychanalyste - Thérapeute de couple
6 octobre 2026

Partager cet article

Les Loyautés :

quand aimer devient une dette invisible


Article lecture clinique des liens précoces  Frédérique GLENAT

Les liens invisibles

Dans Les Loyautés, Delphine de Vigan explore un territoire psychique particulièrement sensible : celui des liens invisibles qui nous attachent aux autres, parfois malgré nous, parfois contre nous.


Le roman met en scène plusieurs personnages — des adultes, des adolescents, des figures parentales — tous pris dans des relations où l’amour, la dette, la culpabilité et la loyauté s’entremêlent jusqu’à devenir indiscernables.

Derrière la simplicité apparente du récit se déploie une question centrale : qu’est-ce qui nous oblige à rester liés à l’autre, même lorsque ce lien nous fait souffrir ?


La loyauté comme contrainte psychique


Le titre du roman est déjà une orientation clinique. La loyauté n’est pas ici une valeur morale abstraite, mais une force psychique silencieuse. Elle ne se dit pas toujours. Elle ne se choisit pas toujours. Elle s’impose.


Dans une perspective psychanalytique, la loyauté peut être comprise comme une forme d’attachement inconscient à l’histoire familiale et aux figures d’origine. Elle agit comme une dette invisible : être loyal, c’est parfois rester fidèle à une souffrance, à un secret, ou à une place assignée dans le système familial.


Ainsi, certains personnages du roman ne vivent pas seulement leurs propres conflits : ils rejouent des scénarios qui les dépassent.


L’enfant comme lieu de loyautés impossibles


Les adolescents du roman occupent une place centrale. Ils sont pris dans des tensions qui ne leur appartiennent pas entièrement, mais qu’ils absorbent malgré eux. La psychanalyse nous apprend que l’enfant n’est jamais seulement un sujet en devenir : il est aussi le réceptacle des non-dits familiaux.

Il peut devenir :

  • le porteur d’un secret parental
  • le garant d’un équilibre fragile
  • ou encore celui qui doit réparer ce qui a été brisé avant lui


Dans Les Loyautés, cette fonction est particulièrement visible : les adolescents ne sont pas seulement en crise, ils sont pris dans des loyautés contradictoires qui les empêchent de se dégager psychiquement.


Le symptôme comme langage du lien


Le roman met en scène des conduites qui peuvent être lues comme des symptômes : repli, violence, dépendance, effacement de soi.

Du point de vue psychanalytique, le symptôme n’est jamais seulement un dysfonctionnement. Il est aussi un message adressé à l’autre, une manière de dire ce qui ne peut pas se dire autrement.


Ainsi, les comportements des personnages adolescents peuvent être compris comme des tentatives de répondre à une question implicite : à qui suis-je loyal, et à quel prix ?

Le symptôme devient alors le lieu où se manifeste une tension entre désir personnel et fidélité inconsciente à l’histoire familiale.


Les adultes et la répétition


Les adultes du roman ne sont pas extérieurs à ces dynamiques. Ils sont eux-mêmes pris dans des répétitions.

La psychanalyse insiste sur ce point fondamental : nous ne faisons pas seulement des choix, nous répétons des scénarios psychiques.


Ces répétitions ne sont pas volontaires. Elles traduisent souvent une tentative de résoudre, à l’âge adulte, des conflits anciens restés irrésolus.

Dans Les Loyautés, les adultes apparaissent ainsi comme des sujets eux-mêmes divisés : ils croient agir librement, mais leurs actes sont traversés par des fidélités anciennes, parfois inconscientes.


La loyauté comme empêchement du désir


L’un des enjeux majeurs du roman est la tension entre loyauté et désir. Être loyal, dans sa forme extrême, peut conduire à s’éloigner de son propre désir.

La psychanalyse lacanienne nous rappelle que le désir du sujet n’est jamais totalement libre : il est toujours pris dans le désir de l’Autre.

Dans le roman, cette tension devient presque palpable : certains personnages semblent incapables de s’autoriser à désirer pour eux-mêmes, comme si cela impliquait une trahison.


Ainsi, la loyauté peut devenir une forme de captation du sujet par l’histoire de l’autre.


Le regard de l’autre comme instance intérieure


Un autre point essentiel du roman est la
présence constante du regard de l’autre. Même absent, l’autre continue d’exister psychiquement. Il devient une instance intérieure, une sorte de juge silencieux.

C’est ici que la psychanalyse peut parler de surmoi : cette voix intérieure qui interdit, culpabilise, ou rappelle à l’ordre.


Dans Les Loyautés, ce regard intériorisé empêche parfois les personnages de se dégager de leur position.

Ils ne sont pas seulement liés aux autres : ils sont liés à ce que les autres attendent d’eux, même en leur absence.


L’impossible séparation


Le roman met en lumière une difficulté fondamentale : celle de se séparer psychiquement. Se séparer ne signifie pas seulement quitter physiquement quelqu’un. Cela implique de renoncer à certaines identifications, à certaines dettes affectives, à certaines places assignées.

Or, dans Les Loyautés, la séparation apparaît souvent comme impossible ou culpabilisante.


Se détacher revient à trahir. Et cette trahison est psychiquement insupportable pour certains personnages.

La loyauté devient alors une forme de captivité affective.


Vers une éthique de la désobéissance psychique


Ce que le roman met finalement en jeu, c’est une question éthique : a-t-on le droit de ne pas être loyal ?

La psychanalyse ne répond pas en termes moraux, mais en termes de subjectivation. Devenir sujet, c’est parfois accepter de désobéir à certaines loyautés inconscientes. C’est pouvoir dire non à ce qui nous a été transmis comme évidence.


C’est aussi accepter la culpabilité qui accompagne toute séparation psychique.


Conclusion : se libérer sans trahir


Les Loyautés met en scène une tension fondamentale de la vie psychique : nous sommes faits de liens, mais tous les liens ne sont pas vivables.


La psychanalyse permet de lire ces liens non pas comme des obligations morales, mais comme des constructions inconscientes, parfois protectrices, parfois aliénantes.


  • Ce que le roman nous donne à penser, c’est peut-être ceci : se libérer d’une loyauté ne signifie pas trahir l’autre, mais parfois se retrouver soi-même.


Et c’est dans cet espace fragile, entre fidélité et séparation, que se joue une part essentielle de la subjectivité.


Références bibliographiques

  • de Vigan, Delphine. Les Loyautés. Paris : JC Lattès, 2018.
  • Freud, Sigmund. Au-delà du principe de plaisir (1920), dans Essais de psychanalyse. Paris : Payot.
  • Freud, Sigmund. Le Moi et le Ça (1923), dans Essais de psychanalyse. Paris : Payot.
  • Freud, Sigmund. Malaise dans la civilisation (1930). Paris : Presses Universitaires de France.
  • Lacan, Jacques. Le Séminaire, Livre VII : L’éthique de la psychanalyse, 1959-1960. Paris : Seuil, 1986.
  • Lacan, Jacques. Le Séminaire, Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1964. Paris : Seuil, 1973.
  • Kaës, René. La transmission de la vie psychique entre générations. Paris : Dunod, 1993.
  • Kaës, René. Les alliances inconscientes. Paris : Dunod, 2009.
  • Abraham, Nicolas & Torok, Maria. L’écorce et le noyau. Paris : Flammarion, 1978.
  • Boszormenyi-Nagy, Ivan & Spark, Geraldine M. Invisible Loyalties: Reciprocity in Intergenerational Family Therapy. New York : Harper & Row, 1973



Recent Posts

par Frédérique GLENAT • 17 septembre 2026
Superviser, ce n’est pas dire au thérapeute ce qu’il doit faire. C’est lui permettre de continuer à penser ce qu’il fait. Dans la pratique thérapeutique, nous travaillons avec la parole, avec le silence, avec les affects, mais aussi avec ce qui nous échappe. Aucune rencontre clinique n’est totalement transparente. Quelque chose se joue entre le patient et le thérapeute qui dépasse ce qui est consciemment dit, compris ou voulu. C’est précisément parce que le thérapeute est engagé dans cette rencontre que la supervision me paraît essentielle. Elle n’est ni un contrôle, ni une évaluation, ni un lieu où viendrait s’énoncer une « bonne » manière de conduire une thérapie. Elle constitue avant tout un espace tiers : un lieu où le praticien peut déposer une situation clinique, revenir sur ce qui l’interroge, l’affecte ou le met en difficulté, et retrouver une capacité de penser lorsque celle-ci s’est momentanément trouvée prise dans les enjeux de la relation thérapeutique. 
Coaching, IA et thérapie
par Frédérique GLENAT • 1 septembre 2026
Psychanalyse, coaching et IA : Frédérique Glénat interroge ce qui conduit encore un sujet à choisir
Article Violence et sexualité  Frédérique GLENAT
par SOLOCAL-51204763 • 2 août 2026
Chaque semaine, l’actualité rapporte de nouvelles affaires de violences sexuelles commises sur des femmes, des enfants ou des personnes vulnérables. Ces faits suscitent une émotion légitime, mais également une interrogation plus profonde : que disent-ils de notre société ? Pourquoi ces passages à l’acte semblent-ils occuper une place si importante dans notre espace collectif ?  Et surtout, comment la clinique peut-elle nous aider à penser ces violences sans les réduire à quelques explications simplistes.
Article répétition les mêmes schémas  Frédérique GLENAT
par Frédérique GLENAT • 27 juillet 2026
Quand le passé s’invite dans nos relations “Pourquoi est-ce que je retombe toujours sur le même type de personne ?" "Pourquoi ai-je l’impression de vivre encore et encore les mêmes déceptions, les mêmes conflits ou les mêmes ruptures ?”
Article L'emprise  Frédérique GLENAT
par Frédérique GLENAT • 23 juillet 2026
L’EMPRISE : comprendre les mécanismes invisibles de la domination psychique
Lecture Pardonner à nos mères
par Frédérique GLENAT • 23 juillet 2026
Liens précoces, culpabilité et transmission psychique : Frédérique Glénat propose une lecture clinique des héritages familiaux et des relations mère-enfant.
article eco-anxiete
par Frédérique GLENAT • 16 juillet 2026
L'éco-anxiété n'est ni une maladie psychiatrique ni une peur imaginaire. Elle constitue une réponse psychique à des menaces réelles. La clinique montre toutefois que l'intensité de cette souffrance dépend aussi de notre histoire, de notre rapport à la sécurité, à la perte et à l'avenir.
thérapie de coupe cabinet Frédérique GLENAT
par Frédérique GLENAT • 15 juillet 2026
“Nous nous aimons, mais nous ne nous comprenons plus.” “Nous parlons, mais nous avons l’impression de ne plus nous entendre.” “Nous vivons sous le même toit, mais nous nous sentons seuls.”